Cloches anciennes et "Guerre des Cloches"

anciennes_cloches_Notre_Dame_de_ParisNombreux sont les clients et internautes qui me questionnent sur les possibilités de racheter ou de refondre des cloches anciennes. Comment savoir si celles-ci sont classées et quelle est leur valeur d'achat ou de revente ?. Une actualité brûlante - celle des cloches de Notre-Dame - me donne l'occasion de questionner à ce sujet Anne Paccard, responsable de la communication de la Fonderie PACCARD.


"Bernard Leroux : Madame Paccard, comment fait-on pour évaluer la valeur d'une cloche ancienne ?"

Anne Paccard : Il n'est pas toujours aisé d'estimer la valeur d'une cloche ancienne car il faut pour cela bien distinguer la valeur objective (qualité du son, beauté des inscriptions, qualité du métal…) de la valeur affective de la cloche, souvent liée à son poids historique. Les anciennes cloches de la Cathédrale Notre-Dame de Paris - Angélique-Françoise, Antoinette-Charlotte, Hyacinthe-Jeanne et Denise-David -nous en offrent un exemple frappant. Ces cloches, dont la sonorité est assez médiocre il faut bien le reconnaître, ont une forte valeur historique mais ne sont pas classées monuments historiques : elles n'en demeurent pas moins hautement symboliques. Et force est de constater qu'un grand nombre de parisiens - mais pas uniquement - y restent très attachés.

BL : Vous voulez dire que des cloches peuvent être classées Monuments Historiques ?

AP : Tout à fait ! En fait, en France, en raison du vandalisme opéré à leur égard pendant la Révolution Française, toutes les cloches antérieures à la Révolution sont, d'office, classées Monuments Historiques, en raison du petit nombre d'entre elles qui ont survécu au régime de la Terreur. Ainsi, par exemple, sur les 20 cloches que comptaient la Cathédrale Notre-Dame de Paris, seul le bourdon Emmanuel a pu être "sauvé". Heureusement, car il s'agit d'un bourdon absolument magnifique !

BL : Mais, si j'ai bien compris, les 4 cloches qui ont remplacé ces cloches disparues sous la Révolution datent, elles, de 1856. Elles ne sont donc pas classées et il semble qu'avec le temps, elles soient devenues fausses, alors pourquoi une telle polémique autour de ces cloches ? N'était-il pas normal de les remplacer, leur métal servant probablement à la refonte des nouvelles, comme cela a été le cas pour le bourdon Jeanne d'Arc d'Orléans, que vous avez refondu cette année ?

AP : Cela fait beaucoup de questions… Tout d'abord, je pense effectivement qu'il était tout à fait justifié de remplacer ces cloches afin de doter Notre-Dame de Paris d'une sonnerie digne d'elle. Mais je vous arrête tout de suite : il n'a jamais été question que le métal des anciennes cloches soit utilisé pour fondre les nouvelles. Il est dit ici ou là que c'est en raison de la mauvaise qualité de ce métal ou de son usure que les anciennes cloches ne sonnaient pas bien. En réalité, il s'agit-là d'une affirmation gratuite car seule une analyse métallurgique à partir d'un échantillon pourrait nous permettre de corroborer cette thèse. En revanche, ce qui est certain, c'est que ce n'est pas l'usure qui les a rendues fausses : cette mauvaise sonorité est dû au mauvais profil de ces cloches. Il n'en reste pas moins que ce sont des cloches à très forte valeur historique. Quelle serait leur valeur ? En théorie, leur valeur de refonte (poids de métal). En pratique, ce qu'un acheteur potentiel est prêt à mettre pour les acheter…

BL : Mais, lorsque vous avez vous-même répondu à cet appel d'offres, vous étiez donc d'accord pour casser et refondre les cloches de Notre-Dame ?

AP : C'est un peu plus compliqué que cela. Tout d'abord, il ne nous appartient pas, en tant que fondeur de cloches, de décider si une ou des cloches doivent être détruites ou conservées. C'est au propriétaire d'en décider, à moins que celles-ci ne soient classées MH, ce qui n'était pas le cas ici. D'autre part, le cahier des charges de l'appel d'offres nous y obligeait, car il stipulait bien que les anciennes cloches devaient être descendues, cassées et refondues en clochettes. L'intitulé précis de ce lot était "Travaux Préliminaires et cloches souvenirs, évacuation des 4 cloches existantes tour nord". Au départ, la casse des cloches devait intervenir dans le jardin du chevet de la Cathédrale, et les débris mis en dépôt chez l'adjudicataire du marché afin de servir à la fabrication à la vente de 100 000 clochettes à 2 € l'unité, 10 000 à 20 €l'unité et 100 à 200€ l'unité. Et le maître d’œuvre, Monsieur benoît Ferré, a bien précisé que ne seraient prises en compte que les offres qui seraient complètes et répondraient à tous les lots.

BL : Mais, ces cloches, à qui appartiennent-elles ?

AP : Elles sont propriétés de l’État, comme toutes les cloches de nos cathédrales, car les cloches sont considérées comme immeubles par destination - comme les orgues par exemple - c'est-à-dire comme faisant partie du bâtiment. Elles appartiennent donc au propriétaire du bâtiment, en l'occurrence ici, puisqu'il s'agit d'une Cathédrale, à l’État Français. En effet, depuis la loi de 1905, toutes les églises construites antérieurement à cette date sont devenues propriétés de l’État, tandis que celles construites après 1905 sont privées. Au moment de l'appel d'offres, nous sommes partis du principe que l’État et l'association pour le 850ème anniversaire de Notre-Dame de Paris (association privée) avaient trouvé un accord sur la destination de ces cloches. Il semble aujourd'hui que cela ne soit pas ou plus le cas.

BL : Vous voulez dire que l'association pour le 850ème anniversaire comptait financer les nouvelles cloches avec la vente de clochettes provenant du métal des anciennes, dont elle n'était pas propriétaire ?!

AP : C'est en tout cas ce que laissait à penser le cahier des charges de l'appel d'offres. Aujourd'hui, il est dit que ces cloches ne seront ni vendues - pourquoi, nul ne le sait - ni fondues, ni détruites - et c'est tant mieux pour l'Histoire. Mais, soyons sérieux, pourquoi les anciennes cloches auraient-elles été envoyées à la fonderie de Normandie, si ce n'est pour les refondre ? Certainement pas par manque de place : on avait cent fois la place de loger ces cloches (et même dix fois plus) dans chacune des tours de Notre-Dame.

BL : Mais l'Etat a bien dû effectuer un contrôle ? Il s'agit tout de même d'un marché public concernant une cathédrale de première importance !

AP : Et bien non justement, il ne s'agit pas d'un marché public mais d'un marché privé : l’État s'est dessaisi du dossier, au profit de l'association pour le 850ème anniversaire. Cela peut paraître surprenant, mais c'est ainsi. Pour notre part, c'est la première fois que nous rencontrons un tel cas de figure. Dans le cas de la refonte du bourdon Jeanne d'Arc d'Orléans - qui n'était pas non plus classé MH, le marché était public et l’État s'est assuré, en la personne de l'architecte en chef des Monuments Historiques, que la cloche serait scrupuleusement reproduite à l'identique et que chaque étape de la fabrication serait opérée dans les règles de l'art. Le métal de l'ancien bourdon a d'ailleurs été en partie réutilisé pour refondre le nouveau, afin de respecter la tradition. Je vous invite d'ailleurs à retrouver l'actualité consacrée à cette magnifique réalisation sur notre site internet à :  Bourdon Jeanne d'Arc

 BL : Merci, mais pour en revenir à la demande de nos internautes, comment peuvent-ils faire pour acquérir des cloches anciennes ?

AP :  Et bien le mieux pour eux est de s'adresser à la Mairie de leur commune, afin de savoir qui est le propriétaire des cloches "convoitées" et si elles font l'objet d'un classement au titre des MH. Il est possible également de s'adresser au fondeur de cloches car il nous arrive régulièrement de récupérer des cloches anciennes n'ayant pas de valeur historique particulière. Celles-ci sont, le plus souvent, vendues au prix du métal.


Rédigé le  17 nov. 2012 8:41  -  Lien permanent

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